Kevin Aymoz : "Je vais continuer au moins un ou deux ans après les JO"

© Alice Alvarez / Kevin Aymoz
© Alice Alvarez / Kevin Aymoz

Kevin Aymoz a obtenu une très belle cinquième place aux championnats du monde. Rencontre après ses performances. 

 

Skate Info Glace : Racontez-nous cette journée de programme libre.

Kevin : C'était incroyable ! J’en ai beaucoup profité, mais c’était aussi la journée la plus dure de ma carrière. Le matin du programme libre, je me suis réveillé de mauvaise humeur car l’attente entre les deux épreuves a été longue. En arrivant à l’échauffement, je me suis rappelé que j’étais dans le dernier groupe, et j’ai savouré chaque instant de la journée. Je me sentais comme une rockstar en entrant sur la glace, avec le bruit et la lumière. Je savais que je pouvais lâcher prise, que le travail de toute la saison allait parler. Faire confiance à mes muscles, à mon corps, à mes patins. Ne pas réfléchir et y aller. J’ai travaillé dur pendant cinq semaines, hors glace et en préparation mentale. Je pense que je ne serais pas aussi fort si le championnat d’Europe s’était bien passé. Cela m’a remis les idées en place, comme l’année dernière quand je n’avais pas pu aller aux Mondiaux. Cela m’a rappelé que je ne méritais pas cette 22e place et qu’il fallait aller me battre pour mes rêves. J’ai compris que je devais profiter, que la patinoire serait en feu et que le public serait à fond. J’ai saisi cette chance. Je l’ai travaillée, cette chance. Elle ne tombe pas du ciel, il faut aller la chercher. J’ai vu les filles se battre lors de leur programme libre, c’était magnifique, cela m’a vraiment boosté. En particulier, voir Alysa Liu patiner comme si personne n’était là, avec un calme impressionnant. Elle a un vrai pouvoir mental, cela m’a inspiré. Pour l’anecdote, juste avant qu’ils lancent l’échauffement, quand ils appellent les patineurs un par un, ils annoncent Yuma, et là, comme un idiot, je commence à partir pour démarrer l’échauffement et tout le groupe me suit (rires). Sauf qu’ils devaient encore annoncer Ilia, et j’avais oublié. J’étais tellement impatient de patiner que je suis parti trop tôt. Je ne sais pas si quelqu’un a filmé cette scène où l’on nous voit faire un petit tour, on aurait dit des animaux en cage (rires). Pendant l’échauffement, tout était fluide. Les appuis légers, mes muscles hyper réactifs. Je me sentais comme un enfant sur la glace, en train de jouer, comme quand on est petit et qu’on se fiche de tout. Pendant le programme, j’ai eu un souci avec mon lacet qui s’est défait, ce qui m’a gêné pour les deux derniers sauts à la fin. Mais ce n’est pas grave. Je me suis battu, j’y suis allé à fond.

 

Skate Info Glace : Il n’y a pas eu de médaille, mais un beau tir groupé avec Adam en 4e et 5e places.

Kevin : C’est excellent ! La médaille, ce n’est pas grave, et je me fiche de ce que les gens diront. Je suis fier de l’équipe. Je ne sais pas qui je suis pour dire cela (rires). Je suis fier d’Adam. Il s’est battu, il est revenu du programme court, il est remonté en 4e place. Loïcia et Théo, Evgeniia et Geoffrey se sont battus comme des dieux. Camille et Pavel n’ont malheureusement pas passé la qualification, mais ils se sont battus. Lorine est allée chercher un top 15, cela faisait longtemps qu’on n’en avait pas eu. Chacun a apporté sa pierre à l’édifice. Nous avons des quotas olympiques pour la France parce que nous avons une équipe qui s’est battue pendant quatre ans. Il faut le souligner. Cela me fait plaisir, et me motive aussi, cela me rassure les jours où je ne vais pas bien, je me dis que j’ai une équipe derrière qui compte aussi sur moi, qui me porte et qui me soutient. 

 

© Alice Alvarez / Kevin Aymoz
© Alice Alvarez / Kevin Aymoz

 

Skate Info Glace : L’accolade avec Adam en sortie de glace était belle.

Kevin : C'était vraiment un travail d'équipe, parce que s’il y en avait un qui chutait dans le classement, il fallait que l’autre puisse rattraper. Nous sommes tous les deux en haut du classement, et c’était la première chose que je voulais : que nous soyons dans le top 10 tous les deux. Pour les quotas, bien sûr, mais aussi pour marquer le sport. Cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu deux Français dans un top 5 mondial. Je pense que cela commence à chatouiller un peu les oreilles des autres. Avec Adam, nous formions une équipe et nous devions rester soudés. Après mon programme, je n’avais qu’une envie, c’était de savoir s’il avait bien patiné. Avant, je ne voulais pas regarder qui était dans le fauteuil du leader, pour ne pas me mettre la pression. Quand je suis sorti de glace et que j’ai vu que c’était lui, j’ai dit : « Oui, nous l’avons fait, nous sommes là ». C’était un accomplissement d’équipe, et c’est ce qui rend cela encore plus beau.

 

Skate Info Glace : Cela montre aussi que la relation peut être saine entre deux concurrents.

Kevin : Oui. Je trouve que ce n’est pas compliqué avec Adam. La seule chose qui l’est, c’est que nous rêvons tous les deux de la même chose. À la fin, c’est normal : nous sommes adversaires, mais nous ne patinons pas l’un contre l’autre. C’est vraiment ce qu’il faut garder en tête, parce qu’Adam a ses qualités et moi, j’ai les miennes. Et on ne peut pas les comparer. Nous sommes deux patineurs complètement différents, avec deux techniques différentes, deux styles artistiques différents. Nous avons chacun notre monde.

 

Skate Info Glace : Vos deux derniers Skate America se sont très bien passés, ainsi que ces championnats du Monde. Les Etats-Unis semblent vous réussir.

Kevin : Oui, c’est rigolo. Il y a des pays comme cela, où cela marche. Aux États-Unis, cela marche très bien. J’ai fait quatre compétitions avec de très bons scores. Au Japon, cela marche souvent assez bien aussi. Les Etats-Unis ont une place spéciale dans mon cœur, vu que je m’y suis entraîné huit ans. C’est un peu ma deuxième maison. Je vais demander le Skate America l’an prochain. Il faut que je sois stratégique. Au départ, je voulais demander Skate America et NHK, mais au NHK, il y a trois Japonais, donc cela fait un peu peur. C’est un Grand Prix qui est toujours difficile.

 

Skate Info Glace : Comment s’organisent vos entraînements, entre Grenoble et la Suisse, et entre Françoise et Silvia ?

Kevin : Vu que je suis souvent à Grenoble, Françoise est un peu la coach principale, même si nous formons une belle équipe qui communique bien avec Silvia. Elle est souvent sur la glace avec moi, elle me voit au quotidien. En général, je suis lundi, mardi, mercredi à Grenoble et jeudi, vendredi seul à Lausanne. Ensuite, j’ai des visios trois à quatre fois par semaine avec Silvia et nous nous envoyons des vidéos tous les jours. En début de semaine, nous planifions tous les trois le déroulement de la semaine. Mais je suis vraiment le directeur de mon projet. À 27 ans, je pense être capable de savoir de quoi j’ai besoin et comment cela fonctionne. Les entraînements, seuls à Lausanne, en début de saison, ont été difficiles. À un moment, je me suis dit : si tu veux quelque chose, va le chercher. Il n’y a que toi qui peux t’aider à obtenir des résultats. Ma conscience me rattrapait après les entraînements si je n’avais pas tout donné, et je sais quand une séance a été insuffisante. Cela m’a poussé à faire davantage. Quand on est avec un coach, il va valider la séance. Quand je suis seul, je ne sais pas forcément si cela a été suffisant. Cela m’a donc conduit à m’investir encore plus, pour être sûr d’avoir bien travaillé. Ces entraînements en autonomie m’ont beaucoup apporté : de la confiance, de l’envie, de la rigueur. Je prévois de retourner aux États-Unis cet été pour construire les programmes.

 

© Alice Alvarez / Kevin Aymoz
© Alice Alvarez / Kevin Aymoz

 

Skate Info Glace : En novembre dernier, quand je mentionnais que vous faisiez partie des meilleurs patineurs du monde, vous aviez du mal à l’admettre. Est-ce que cela va mieux maintenant, après cette 5e place ?

Kevin : Moyen (rires). Cela me fait toujours un peu bizarre. Me dire que sur deux championnats du monde presque consécutifs, je suis dans le top 5, plus une finale… Faire partie de ce microcosme des meilleurs du monde, c’est étrange à entendre. Je n’arrive pas trop à y croire, c’est bizarre, c’est un rêve d’enfant.

 

Skate Info Glace : Pensez-vous participer aux championnats du monde l'année prochaine, après les Jeux Olympiques ?

Kevin : Bien sûr ! Je signe pour une saison complète. Je ne sais pas ce que l'avenir me réserve, mais j'ai hâte de le voir. Ce ne sera pas ma dernière saison, je pense que je vais continuer au moins un ou deux ans, après les JO.

 

Skate Info Glace : Vous avez été nommé à plusieurs reprises par l’ISU pour la récompense du programme le plus “divertissant”. C’est une belle reconnaissance de vos pairs.

Kevin : Ces prix sont un peu les Oscars du patinage, c’est une belle initiative. Cela fait quatre fois que je suis nommé dans cette catégorie, sur cinq années consécutives. C’est chouette, j’en suis très content. J’aimerais bien gagner un jour (rires). Mais sur cinq cérémonies, être nommé quatre fois, ce n’est pas donné à tout le monde. Il n’y a pas beaucoup de patineurs qui ont réussi cela, sauf Madison Chock et Evan Bates qui sont nommés pour le meilleur costume à chaque fois. C’est très agréable, d’autant que sur ces programmes-là, il y en a deux ou trois que j’ai entièrement chorégraphiés moi-même. Je suis un peu triste que l’ISU n’ait pas sélectionné mon programme court du début de saison. Je pense que le fait de l’avoir changé a joué, cela l’a sûrement rendu non éligible. C’est dommage, car je pense qu’il avait sa place. Il avait vraiment enflammé le Skate America. 

 

Skate Info Glace : Comptez-vous toujours reprendre le Boléro comme programme libre pour l’année olympique?

Kevin : Oui, j’ai envie de reprendre ce programme, parce que je n’ai pas pu finir la saison avec. Aux Championnats d’Europe, je n’ai fait que le programme court, et au championnat de France Élite, il n’était pas bien. Donc cela s’est arrêté à la finale, où il était moyen. En réalité, je ne l'ai vraiment patiné que deux fois. Ce programme mérite de revenir. Je sais que beaucoup vont me dire que le Boléro, on n’en peut plus. Moi, je l’adore. Cette musique me transporte, et pour une année olympique, je trouve qu’elle apporte quelque chose de spécial. Je sais que je peux modifier le programme, lui apporter quelque chose de neuf, et j’ai hâte de relever ce défi. Je vais changer un peu le costume. Je ne pense pas en modifier la forme, mais peut-être la couture ou la texture. J’ai envie d’apporter un renouveau, parce que porter le même costume me donnerait l’impression de revivre le passé. J’adore créer des costumes avec Astrae. Si je pouvais en acheter tout le temps, je le ferais (rires).

 

Skate Info Glace : Avez-vous des idées pour le programme court ?

Kevin : J’ai sept ou huit musiques en tête. Il y en a deux qui ressortent particulièrement, mais elles sont complètement opposées. La vraie question, c’est : qu’est-ce que je veux raconter pour cette saison olympique ? Cette année, j’ai vécu l’expérience d’un programme hyper fun et d’un autre très émotionnel. Les deux ont bien fonctionné. Les deux musiques que j’ai actuellement sont dans cette veine, chacune dans son style. Donc je vais réfléchir, me poser, voir ce qui me parle le plus.

 

© Alice Alvarez / Kevin Aymoz
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Skate Info Glace : Je vous entendais parler à un autre média de vos premiers quadruples. Cela m’a rappelé votre première victoire en championnat de France. A cette époque, vous étiez peu connu et vous aviez battu Chafik Besseghier, qui avait fait trois quadruples.

Kevin : Et je n’avais fait que des triples ! Je m’en souviens très bien, j’avais jeté ma médaille à la poubelle. J’étais très triste, parce qu’en sortant de la glace, beaucoup de membres de l’équipe de France de l’époque — les vrais seniors — étaient là. J'étais encore junior à ce moment-là. Ils regardaient tous Chafik avec beaucoup de compassion, alors que moi, personne ne me regardait. Je pensais qu’ils allaient m’accueillir en me disant que c’était super ce que j’avais fait, mais je sentais plutôt que je dérangeais, parce que je déstabilisais les choses. Je l’ai très mal vécu. Ce jour-là, j’ai vraiment compris comment fonctionnait le patinage. Ce qui compte, ce n’est pas juste d’aligner les éléments. Il faut que ce soit fait avec qualité, avec précision. J’avais sorti deux triples Axel impeccables, deux triples Lutz nickels, un triple-triple parfait, tous les niveaux 4, des transitions partout. Le programme était vraiment bien construit. Ce championnat de France m’a beaucoup appris.

 

Skate Info Glace : Vous avez récupéré la médaille ?

Kevin : Oui, ma mère l'a récupérée dans la poubelle.

 

Skate Info Glace : C'est cette compétition qui vous a donné envie de vous essayer aux quadruples ?

Kevin : Non, à l’époque, j’avais peur d’aller sur les quads parce que techniquement, je n’étais pas du tout fiable. Les deux années qui ont suivi ce championnat de France ont été deux années de transition. J’étais à moitié à Grenoble, à moitié à Annecy. Parfois à Paris, mais je n’avais pas de coach. Je bougeais un peu partout, avec Katia Krier, qui était à l’époque DTN adjointe. Quand on n’a pas un centre sportif stable, la technique ne l’est pas non plus. J’ai un peu perdu de temps sur cette période, mais c’était essentiel dans ma construction pour réussir à trouver ma place. Après, j’ai rencontré John et Silvia, et c’est là que nous avons commencé à mettre en place de vrais entraînements. Ensuite, pendant le COVID, j’ai retrouvé Françoise, qui est ma première coach. Elle avait fait beaucoup de stages en Russie et ailleurs à l’international, pour approfondir la technique. Avec la pause des compétitions pendant la pandémie, nous avons pu, pendant un an, retravailler la technique de manière rigoureuse. Depuis le COVID, je trouve que ma technique est de plus en plus fiable.

 

Skate Info Glace : Que pensez-vous du retour à la compétition de Guillaume Cizeron ?

Kevin : Guillaume est un ami, je suis ultra fan de lui et je vais être très heureux de le revoir patiner. Laurence est magnifique aussi. Je suis très content pour eux. Mais je pense aussi à une de mes meilleures amies, Loïcia. Elle a travaillé dur pendant quatre ans. La loi du sport, parfois, fait mal. C’est difficile mentalement d’apprendre cette nouvelle quand on construit un rêve olympique. C’est un message pour Théo et Loïcia : je les aime, je les encourage, il faut qu’ils avancent, qu’ils continuent. Ils ont un talent immense, ils travaillent énormément, ils ont quelque chose de spécial. Je suis fier d’eux, je les aime de tout mon cœur.

 

© Alice Alvarez / Kevin Aymoz
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Solène Mathieu - Skate Info Glace

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